Clinamen
Céleste Boursier-Mougenot
Dans l’espace A Cisterna, ancienne citerne de la Caserne Padoue au sein de la Citadelle de Corti, la Collectivité de Corse présente Clinamen de Céleste Boursier-Mougenot, une installation sonore composée de deux bassins où l’eau met en circulation des récipients en porcelaine. Les bols glissent à la surface. Leur rapprochement produit parfois un contact. De ces chocs légers naissent des tintements clairs, toujours variables. La composition se forme sans instrument joué directement. Elle dépend de la dérive des objets et de leurs rencontres imprévues.
Le titre Clinamen donne une clef d’entrée dans l’œuvre. Dans la pensée atomiste de Lucrèce, le clinamen désigne l’infime déviation par laquelle les atomes s’écartent de leur trajectoire. Ce léger écart rompt la chute parallèle des corps et rend possible leur rencontre. Céleste Boursier-Mougenot transpose cette idée dans le champ sonore : une variation imperceptible du courant peut suffire à provoquer une légère vibration. L’œuvre ne suit pas une partition. Elle tient à cette possibilité de l’écart, à ce moment où un son advient parce qu’un déplacement n’a pas été exactement celui que l’on attendait.
Cette simplicité apparente est au cœur de la démarche de l’artiste. Depuis plusieurs décennies, Céleste Boursier-Mougenot transforme des objets ordinaires en dispositifs capables de produire leurs propres formes sonores. Des éléments issus du quotidien sont soustraits à leur usage habituel pour entrer dans un autre régime de perception. Ce qui appartenait à la sphère domestique devient instrument, mais un instrument dont le comportement reste ouvert. La musique naît de cette instabilité discrète, au croisement d’un système matériel et d’une situation donnée.
Dans l’ancienne citerne, cette poétique du détournement trouve une résonance particulière. Le lieu garde la mémoire d’une eau autrefois retenue dans l’épaisseur de son architecture. L’installation réactive cette histoire sans l’illustrer. Elle fait de la citerne un milieu sensible, où le son révèle autrement la pierre, les volumes et la sensation de fraîcheur. Le passé utilitaire du site devient ainsi une condition d’expérience.
L’œuvre engage le visiteur dans une relation ralentie au temps. Il faut accepter d’attendre. Les objets se frôlent, puis se séparent. Rien ne cherche l’effetvspectaculaire. Peu à peu, l’attention quitte la seule vision et devient une disponibilité plus physique. En plein été, la fraîcheur d’A Cisterna accentue cette suspension. L’exposition ne se donne pas seulement comme une œuvre à entendre, mais comme un espace à traverser.